Te fiasco de la finale de la Ligue des champions est un échec organisationnel complexe et à plusieurs niveaux. Mais les événements qui se sont déroulés dans les heures qui ont précédé le match et tard dans la nuit de samedi à dimanche dans les environs du Stade de France trouvent leur origine dans la relation tordue que la France entretient avec les supporters de football – une relation faite de mépris, de fascination et, finalement, de peur.

La culture des supporters français est relativement récente comparée à celle des autres nations européennes de football. Née au milieu des années 1980, elle a été largement influencée par l’Italie et l’Angleterre, avant que les groupes de supporters ne construisent leur propre identité dans les années 1990. La première législation spécifique sur la sécurité dans le football remonte à 1993 et a donné le ton qui est rapidement devenu une norme pour toutes les politiques publiques liées aux supporters : les supporters sont une nuisance et doivent être traités comme tels.

L’approche française de la sécurisation des événements footballistiques est assez unique en Europe. Elle est archaïque, rarement fondée sur des preuves et part du principe que les supporters doivent être gérés, disciplinés, contrôlés. Une partie de cette approche provient d’une approche dépassée de la police de toutes les foules, mais une grande partie est spécifique au football.

La France est le seul pays d’Europe qui impose pas moins de trois types différents d’interdictions de stade : judiciaires, administratives et imposées par les clubs. Nous sommes également l’un des rares pays à imposer de sérieuses limitations à la liberté de mouvement des supporters, qui sont régulièrement interdits de déplacement sur notre propre territoire.

En quoi cela concerne-t-il les supporters de Liverpool qui se sont rendus à Paris ? Les interdictions ou les restrictions strictes de déplacement représentent un aveu d’échec de la part des pouvoirs publics, qui n’ont pas réussi à protéger les droits fondamentaux des supporters dans la mesure où ils ont choisi de les limiter.

Elles sont souvent fondées sur des arguments farfelus tels qu’un festival international de cerfs-volants ou une foire agricole annuelle pour justifier l’absence de forces de police suffisantes. Plus tôt cette saison, les supporters des Spurs se sont vus interdire l’accès au centre ville de Rennes avant un match d’Europa Conference League, ce qui rendait théoriquement illégal leur enregistrement dans les hôtels qu’ils avaient réservés auparavant. Rien que cette saison, 63 matches nationaux ont été joués sans supporters à l’extérieur en raison d’une interdiction administrative de voyager.

Il est donc quelque peu surprenant qu’un pays qui interdit aux supporters de Mulhouse de se rendre à Grenoble se porte candidat à l’organisation d’événements footballistiques internationaux. Et cette énigme s’est déroulée sous nos yeux samedi dernier à Saint-Denis.

Les supporters de Liverpool ont été victimes de deux défauts fondamentaux dans l’approche française du football en général et de la finale de la Ligue des champions en particulier. Premièrement, l’arrogance des pouvoirs publics et la folie des grandeurs qui ont conduit à la répétition d’erreurs séculaires. Les événements qui se sont déroulés étaient largement prévisibles lorsqu’on les considère séparément : problèmes de mobilité autour du Stade de France, usage excessif de la force par la police, portes du stade encombrées, petite délinquance sur les voies d’accès, rabatteurs et autres faux billets autour des grandes finales. Tous ces risques ont été clairement identifiés et il incombait aux organisateurs et aux pouvoirs publics d’y remédier. Au lieu de cela, ils ont été largement ignorés.

Deuxièmement, les supporters de Liverpool ont été largement traités de la même manière que les supporters français. Il n’y a pas eu de traitement spécial ici, pas de circonstances extraordinaires pour la finale ; ils ont été perçus comme une menace comme pour tout autre match joué en France. Et peut-être même pire, parce que les autorités publiques ont fondé leur évaluation des risques et leur préparation sur des représentations archaïques des supporters de football anglais datant d’il y a 40 ans. Plutôt que de développer une véritable approche fondée sur des preuves, qui aurait montré que les supporters de Liverpool et de Madrid sont parmi les plus amicaux d’Europe, ils ont travaillé à rebours à partir d’une conclusion erronée, les présentant comme une menace à gérer, un ennemi à écraser.

Cette perception erronée, profondément ancrée, a guidé les autorités publiques françaises dans la préparation de la finale et explique une grande partie de ce qui s’est passé depuis. Il y a quelques semaines, le plan de la préfecture de police était presque entièrement axé sur la manière de canaliser les supporters de Liverpool vers des zones spécifiques de Paris afin d’éviter toute rencontre avec les supporters madrilènes, un objectif absurde quand on se souvient des deux dernières finales de la Ligue des champions disputées par Liverpool.

Cela explique la démonstration de force qui a été déployée autour du Stade de France. Des unités anti-émeutes et des fourgons de police étaient stationnés à des endroits très visibles près du stade, et l’impression générale était que la police était habillée pour impressionner. Les supporters de Liverpool n’étaient pas accueillis comme des invités mais traités comme des intrus. Dangereux par nature, ils devaient comprendre qui commandait.

Les fans de Liverpool bloqués à l'extérieur du terrain montrent leurs billets de match.
Les supporters de Liverpool bloqués à l’extérieur du terrain montrent leurs billets de match. Photographie : Adam Davy/PA

C’est ce processus de déshumanisation qui a conduit les ministres français de l’intérieur et des sports à des conclusions erronées. Les fans de Liverpool n’étaient pas seulement considérés comme une menace, comme les autres fans de football dans mon pays, ils étaient considérés comme pire que cela car ils étaient policés comme des hooligans des années 1980.

L’étape ultime de ce processus de déshumanisation est le refus du gouvernement français de reconnaître les supporters de Liverpool comme les victimes d’une opération de police ratée. Les demi-excuses entendues lors des auditions au Sénat et les louanges constantes du bon comportement des supporters du Real Madrid, qui ont souffert des mêmes défauts d’organisation, montrent que les supporters de Liverpool sont toujours considérés comme responsables de leur propre souffrance.

Grâce à la couverture médiatique et à la mobilisation des organisations de supporters telles que Football Supporters Europe et Spirit of Shankly, la vérité sur le calme remarquable des supporters de Liverpool lors de la débâcle de Saint-Denis a été rapidement établie. Ce sont eux, et eux seuls, qui ont empêché la situation de tourner à la catastrophe. Leur réaction collective au traitement inhumain qu’ils ont reçu restera l’une des choses les plus fascinantes qu’il m’ait été donné de voir autour d’un match de football.

Nous sommes maintenant au début d’un long processus qui, espérons-le, mènera à la responsabilité et à la transparence. Mais en tant que citoyen français, j’ai très peu de confiance dans la capacité de mes propres autorités publiques à regarder en arrière et à apprendre de leurs erreurs. L’examen indépendant annoncé par l’Uefa est une première étape bienvenue, et Football Supporters Europe a salué les excuses présentées hier par la confédération européenne. Nous pensons qu’elle met encore plus de pression sur le ministère de l’intérieur, la préfecture de police et la Fédération française de football, qui maintiennent leur ligne de communication absurde sur les 40 000 fans fantômes de Liverpool sans billet.

Si notre gouvernement est incapable de s’excuser auprès de tous ceux qui ont souffert et craint pour leur vie samedi dernier, nous devons exprimer notre solidarité avec les supporters de Liverpool et du Real Madrid. Pour les groupes de supporters, cela commencera bientôt avec le Sénat français, qui s’est engagé à inclure nos voix dans son enquête. Mais ce n’est qu’un début. Le gouvernement français se rendra bientôt compte de la patience et de la détermination des supporters de football face à l’adversité.

Ronan Evain est un militant français des supporters et le directeur exécutif de Football Supporters Europe (FSE). Il a assisté à la finale de la Ligue des champions à Saint-Denis en tant qu’observateur accrédité dans le cadre d’un programme d’observation de l’Uefa.

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